Le concept de Seishin Tanren ou la forge de l’esprit pur . Pascal Krieger Sensei. (menkyo Kaiden de Jodo et kenjutsu)
SEISHIN TANREN – LA FORGE DE L’ESPRIT PUR
Le concept de Seishin Tanren est commun à toutes les
disciplines des arts martiaux japonais, mais aussi à toute
étude approfondie exigeant la participation active du corps
et de l’esprit. L’image est particulièrement pertinente : à
l’instar d’une forge, sous l’effet de l’effort intense et des
épreuves répétées liées à une introspection constante,
l’esprit du pratiquant acquiert une telle malléabilité qu’il
peut se modeler selon les principes d’une tradition ou d’une
autre.
Une fois la forme désirée acquise, ressemblant à la trempe
d’une lame, une cristallisation se produit qui rend l’esprit du
praticien inaltérable… jusqu’à la prochaine forge,
car il restera en sommeil sur des braises.
Comme s’il s’agissait d’un métal insuffisamment travaillé,
le praticien qui manque de constance ou d’effort ne pourra
pas amener son esprit à une température suffisante et le
forgeage restera inachevé… un métal qui n’a pas été
suffisamment chauffé ne peut être trempé.
En Budō, le métal (l’esprit du pratiquant) est
progressivement chauffé par des techniques
fondamentales, un entraînement physique et le respect des
règles de l’étiquette du dojo. Cette période peut durer de
dix-huit mois à deux ans. En Iaidō, elle coïncide avec le
Shōden, une période durant laquelle le martelage est peu
fréquent ; le métal repose sur des braises à une
température qui l’empêche de brûler avant d’être
travaillé. Ensuite, la température est simplement
augmentée. Périodiquement, le métal est retiré du feu pour
être martelé, plié, étiré, plié à nouveau et tourné dans toutes
les directions. Dans notre discipline, ce travail intense
correspond au Chuden.
Plus la chaleur est intense, plus le métal devient malléable.
Quant aux coups de marteau, ils symbolisent la douleur
courageusement endurée ou le questionnement incessant
qui, au travers de douloureux efforts mentaux, débouche
sur des éclairs de sagesse. En conclusion, tout ce qui
rythme la vie d’un pratiquant de Budō, avec tout ce que le
terme « pratiquant » implique… La trempe est le fruit d’un
processus intérieur.
À l’instar du marteau qui s’abat inexorablement sur le
métal incandescent, le rythme des difficultés décrites
précédemment martèle l’esprit du pratiquant. Cette longue
période peut durer de cinq à six ans. Certains métaux étant
plus résistants ou plus durs que d’autres, plusieurs passages
peuvent être nécessaires. Des pratiques intensives – Enbus,
Misogis – élèvent la température du métal jusqu’à ce que
les notions reçues se cristallisent. Cette cristallisation est
comparable à la trempe du métal travaillé, à ceci près que,
contrairement au forgeage, la trempe n’est pas l’œuvre
d’autrui, mais résulte d’un processus intérieur nourri par
une pratique rigoureuse et assidue. Après cette première
cristallisation, le processus est répété autant de fois que
nécessaire jusqu’à la perfection de la forme du métal/de
l’esprit. Après chaque cristallisation, le pratiquant subit une
transformation profonde et durable, irréversible. Celui qui a
pratiqué pendant cinq ou six ans ne sera plus jamais le
même, ayant accédé à des vérités inexplicables, impossibles
à oublier.
Ceux pour qui le processus de cristallisation semble s’être
déroulé trop rapidement ne doivent pas oublier que la
phase suivante sera véritablement longue. Il s’agit de la
phase de perfectionnement et de polissage, qui peut
facilement nous occuper jusqu’à notre dernier souffle.
Si vous m’avez suivi jusqu’ici, nous conviendrons que
certaines questions d’une importance capitale se profilent à
l’horizon de ce qui a été présenté ici.
Si la forme de l’esprit est altérée par celui qui la façonne
(Tradition/Maître), ne courons-nous pas un risque énorme
en nous confiant à un tel artisan de transformation
spirituelle ? Et la forme que tout cela donnera à notre esprit
est-elle vraiment celle que nous désirons ?
Voici quelques questions qui peuvent assurément causer
autant de maux de tête que tous les coups de marteau dont
nous parlions, et nous ne devons jamais oublier qu’elles sont
d’une importance capitale, notamment lorsqu’il s’agit de
choisir une discipline ou de suivre les enseignements de
quelqu’un.
(Texte original : Maître P. Krieger)